Le début est ici
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Chose promise, chose due, voici le sixième épisode du feuilleton de L'Archevêché
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Le professeur Gunda Bohr avait finalement réussi à localiser Lionel Michelin en usant de toute la persuasion dont elle était capable auprès du webmestre d’un site d’échecs et d'un vieil ami qui travaillait pour la section des crimes informatiques de Scotland Yard, qui avait contourné les règles pour lui permettre de découvrir où habitaient les Michelin. Gunda avait rencontré Gregory Baxter pendant ces lointaines années où elle s’était passionnément consacrée à l’informatique. Car les sciences cognitives n’étaient qu’un accident de parcours pour le professeur Gunda Bohr. Nous y reviendrons.
Bohr abhorrait l’avion. Elle avait une peur bleue de mourir dans un écrasement. Ses amis, scientifiques, la trouvaient bien ridicule : elle conduisait sa caravane-laboratoire en cow-boy et risquait sa vie bien davantage en empruntant les routes que si elle s’était déplacée par la voie des airs. Les statistiques étaient d’ailleurs sans appel.
Mais au moins, pensait Bohr, si je meurs en caravane, ce sera de ma faute. Si je meurs en avion, c’est hors de mon contrôle, c’est imprévisible. Ma vie sera finie, je n’aurai presque rien fait, j’aurai eu la gloire, pour rien, comme ça, parce que j’ai été jeune et brillante, mais je n’aurai contribué à rien, pour vrai. Je n’aurai rien vécu. Et je serai morte.
Salomon Berg sait bien que Gunda Bohr ne mourra pas avant d’avoir eu une flopée de petits-enfants et de s’être recyclée en auteure de romans jeunesse à cheveux blancs. Mais Gunda n’a pas encore rencontré Salomon Berg et, de toute façon, ce n’est pas comme si Salomon Berg allait lui dire ce qui allait se passer. Si loin dans le futur. Elle n’a pas besoin de savoir que ses petits-enfants ne sont pas ceux de Berg.
Le professeur Gunda Bohr emprunta donc des routes montagneuses, des routes sinueuses, des routes en ligne droite, des routes plates, des routes désertes, des routes avec beaucoup de trafic, des routes à péage, des routes privées, des routes publiques, des routes de campagne, des routes urbaines. Elle se perdit quelques fois, mais jamais très longtemps. Elle se fit draguer par un camionneur dans une halte routière, il avait une jeune femme nue tatouée sur le bras, Gunda se contenta d’éclater de rire. Gunda ne pouvait pas regarder des tatouages sans imaginer ce qu’ils deviendraient lorsque leur porteur deviendrait gros et vieux et ratatiné, alors la jolie jeune femme nue ressemblerait plutôt à une grosse vache déformée, peut-être la jeune femme du tatouage et elle perdraient-elles leurs formes de jeune fille au même rythme, peut-être si elle revoyait le camionneur tatoué dans quelques années, le regard dégoûté qu’elle poserait sur le tatouage serait le même qu’elle poserait sur elle-même.
Encore une fois, Salomon Berg aurait pu la rassurer.
Le professeur Gunda Bohr s’arrêta dans des motels, dans des hôtels, elle dormit sur la couchette de la section laboratoire de la caravane, elle passa quelques nuits blanches, elle coucha avec un étudiant allemand expatrié. Elle mangea beaucoup de fast-food, parfois des pâtes, beaucoup de biscuits achetés dans les haltes routières. Elle écouta les Beatles et Britney Spears et les Clash et Madonna et Jacques Brel et Cyndi Lauper et aussi les Shins. Ses assistants n’étaient pas là pour rire d’elle, pourquoi se serait-elle privée?
Enfin, elle arriva.
Il était tard, elle ne savait pas dans quelle maison chercher, elle n’aimait pas trop aller au-devant des inconnus, surtout tard le soir, s’ils venaient vers elle, ça allait, mais bon, il fallait faire un effort, c’était ce qu’elle n’aimait pas tellement de son travail. Elle aimait le voyage, la rencontre, l’inconnu, mais elle avait terriblement peur de déranger.
Elle sortit de la caravane laboratoire comme on descend d’un navire. Elle ne sortait pas, elle débarquait. Elle sentit avec plaisir l’air chaud du soir d’été sur ses jambes. Elle roulait depuis plusieurs jours et ses jambes étaient tout engourdies. C’était une de ces journées de juillet, collantes du début jusqu’à la toute fin. Les jambes de Gunda reprenaient vie peu à peu et elle eut envie de courir, elle n’était pas très sportive, elle avait une mauvaise toux de fumeur, mais elle avait envie de sentir l’air filer contre son visage, de sentir ses jambes se délier, de sentir ses pieds pousser pour s’éloigner du sol. Elle ne courait pas très vite, ni très longtemps, mais quand elle courait, Gunda se sentait comme une gazelle. Après à peine une minute, Gunda s’arrêta, haletante, devant une petite maison rouge, entourée d’une petite clôture blanche.
Sur la clôture, un gamin d’à peu près douze ans, peut-être moins, la regardait sans la moindre trace de surprise.
Gunda était déstabilisée : elle causait toujours surprise et émoi et curiosité par son arrivée dans ce genre d’endroit, avec ses robes à fleurs et ses bottes d’armée, ses petites lunettes et ses sarraus. Car le sarrau était son costume de super héros, il ne la quittait jamais quand elle était en mission.
Le garçon la regardait fixement sans se troubler le moins du monde. Il semblait s’apprêter à lui parler, mais il n’avait fait aucun geste pour l’arrêter ou la retenir, comme s’il savait qu’elle allait s’arrêter de courir à cet endroit précis. Comme s’il l’attendait. Il allait lui parler, mais il ne se pressait pas. En attendant, c’était un jeu de tu-me-tiens-par-la-barbichette pour savoir qui céderait en premier, et il ne fallait pas être Salomon Berg pour savoir que Gunda serait la moins patiente des deux.
« Salut, je m’appelle Gunda, lança-t-elle lorsque l’attente fut devenue intenable (c’est-à-dire, au bout d’une minute...).
- Oh, je sais, mais je ne crois pas que ma mère va être très heureuse de vous voir débarquer ici, professeur Bohr, répondit le garçon avec un sourire. »
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Le professeur Gunda Bohr avait finalement réussi à localiser Lionel Michelin en usant de toute la persuasion dont elle était capable auprès du webmestre d’un site d’échecs et d'un vieil ami qui travaillait pour la section des crimes informatiques de Scotland Yard, qui avait contourné les règles pour lui permettre de découvrir où habitaient les Michelin. Gunda avait rencontré Gregory Baxter pendant ces lointaines années où elle s’était passionnément consacrée à l’informatique. Car les sciences cognitives n’étaient qu’un accident de parcours pour le professeur Gunda Bohr. Nous y reviendrons.
Bohr abhorrait l’avion. Elle avait une peur bleue de mourir dans un écrasement. Ses amis, scientifiques, la trouvaient bien ridicule : elle conduisait sa caravane-laboratoire en cow-boy et risquait sa vie bien davantage en empruntant les routes que si elle s’était déplacée par la voie des airs. Les statistiques étaient d’ailleurs sans appel.
Mais au moins, pensait Bohr, si je meurs en caravane, ce sera de ma faute. Si je meurs en avion, c’est hors de mon contrôle, c’est imprévisible. Ma vie sera finie, je n’aurai presque rien fait, j’aurai eu la gloire, pour rien, comme ça, parce que j’ai été jeune et brillante, mais je n’aurai contribué à rien, pour vrai. Je n’aurai rien vécu. Et je serai morte.
Salomon Berg sait bien que Gunda Bohr ne mourra pas avant d’avoir eu une flopée de petits-enfants et de s’être recyclée en auteure de romans jeunesse à cheveux blancs. Mais Gunda n’a pas encore rencontré Salomon Berg et, de toute façon, ce n’est pas comme si Salomon Berg allait lui dire ce qui allait se passer. Si loin dans le futur. Elle n’a pas besoin de savoir que ses petits-enfants ne sont pas ceux de Berg.
Le professeur Gunda Bohr emprunta donc des routes montagneuses, des routes sinueuses, des routes en ligne droite, des routes plates, des routes désertes, des routes avec beaucoup de trafic, des routes à péage, des routes privées, des routes publiques, des routes de campagne, des routes urbaines. Elle se perdit quelques fois, mais jamais très longtemps. Elle se fit draguer par un camionneur dans une halte routière, il avait une jeune femme nue tatouée sur le bras, Gunda se contenta d’éclater de rire. Gunda ne pouvait pas regarder des tatouages sans imaginer ce qu’ils deviendraient lorsque leur porteur deviendrait gros et vieux et ratatiné, alors la jolie jeune femme nue ressemblerait plutôt à une grosse vache déformée, peut-être la jeune femme du tatouage et elle perdraient-elles leurs formes de jeune fille au même rythme, peut-être si elle revoyait le camionneur tatoué dans quelques années, le regard dégoûté qu’elle poserait sur le tatouage serait le même qu’elle poserait sur elle-même.
Encore une fois, Salomon Berg aurait pu la rassurer.
Le professeur Gunda Bohr s’arrêta dans des motels, dans des hôtels, elle dormit sur la couchette de la section laboratoire de la caravane, elle passa quelques nuits blanches, elle coucha avec un étudiant allemand expatrié. Elle mangea beaucoup de fast-food, parfois des pâtes, beaucoup de biscuits achetés dans les haltes routières. Elle écouta les Beatles et Britney Spears et les Clash et Madonna et Jacques Brel et Cyndi Lauper et aussi les Shins. Ses assistants n’étaient pas là pour rire d’elle, pourquoi se serait-elle privée?
Enfin, elle arriva.
Il était tard, elle ne savait pas dans quelle maison chercher, elle n’aimait pas trop aller au-devant des inconnus, surtout tard le soir, s’ils venaient vers elle, ça allait, mais bon, il fallait faire un effort, c’était ce qu’elle n’aimait pas tellement de son travail. Elle aimait le voyage, la rencontre, l’inconnu, mais elle avait terriblement peur de déranger.
Elle sortit de la caravane laboratoire comme on descend d’un navire. Elle ne sortait pas, elle débarquait. Elle sentit avec plaisir l’air chaud du soir d’été sur ses jambes. Elle roulait depuis plusieurs jours et ses jambes étaient tout engourdies. C’était une de ces journées de juillet, collantes du début jusqu’à la toute fin. Les jambes de Gunda reprenaient vie peu à peu et elle eut envie de courir, elle n’était pas très sportive, elle avait une mauvaise toux de fumeur, mais elle avait envie de sentir l’air filer contre son visage, de sentir ses jambes se délier, de sentir ses pieds pousser pour s’éloigner du sol. Elle ne courait pas très vite, ni très longtemps, mais quand elle courait, Gunda se sentait comme une gazelle. Après à peine une minute, Gunda s’arrêta, haletante, devant une petite maison rouge, entourée d’une petite clôture blanche.
Sur la clôture, un gamin d’à peu près douze ans, peut-être moins, la regardait sans la moindre trace de surprise.
Gunda était déstabilisée : elle causait toujours surprise et émoi et curiosité par son arrivée dans ce genre d’endroit, avec ses robes à fleurs et ses bottes d’armée, ses petites lunettes et ses sarraus. Car le sarrau était son costume de super héros, il ne la quittait jamais quand elle était en mission.
Le garçon la regardait fixement sans se troubler le moins du monde. Il semblait s’apprêter à lui parler, mais il n’avait fait aucun geste pour l’arrêter ou la retenir, comme s’il savait qu’elle allait s’arrêter de courir à cet endroit précis. Comme s’il l’attendait. Il allait lui parler, mais il ne se pressait pas. En attendant, c’était un jeu de tu-me-tiens-par-la-barbichette pour savoir qui céderait en premier, et il ne fallait pas être Salomon Berg pour savoir que Gunda serait la moins patiente des deux.
« Salut, je m’appelle Gunda, lança-t-elle lorsque l’attente fut devenue intenable (c’est-à-dire, au bout d’une minute...).
- Oh, je sais, mais je ne crois pas que ma mère va être très heureuse de vous voir débarquer ici, professeur Bohr, répondit le garçon avec un sourire. »

